Avancer malgré tout : retour sur l’Atlas Mountain Race

En février 2026, Robyn Hughes a pris part à l’Atlas Mountain Race, une course d’ultra-distance hors route à travers les montagnes de l’Atlas au Maroc. Avec son fidèle Taïga, elle a affronté des terrains accidentés, des températures particulièrement froides, trouvant exactement ce qu’elle était venue chercher malgré les détours.

Mots & photos : Robyn Hughes & une photo par Kari Bergstedt

Je me suis présentée à l’Atlas Mountain Race (AMR) avec une bonne dose d’anxiété et un entraînement plutôt léger. Un mois avant le départ, une blessure au genou m’avait empêchée de pédaler, ne serait-ce que pour faire le tour du pâté de maisons. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait, mais j’étais prête à m’adapter à tout ce que le parcours, la météo et mon corps me réserveraient. L’objectif était simplement de rester devant le « snail », qui indique le temps limite minimum.

En tant que femme dans un sport où nous représentons généralement moins de 10 % du peloton, j’étais attirée par l’AMR non seulement pour son terrain, mais aussi pour toutes les actions que l'événement mettait en place afin d’augmenter notre présence. Faire partie de ce mouvement me semblait aussi important que de rouler.

Le long calvaire sur l’asphalte

Avec une limite de 8 jours, 1400 km et 25 000 m de dénivelé positif à travers des terrains accidentés et isolés, l’AMR est un défi de taille même pour des athlètes expérimentés. Mais un hiver marocain exceptionnellement froid et humide a entraîné une modification du début du parcours, redirigé sur l’asphalte pour éviter des cols enneigés. Je m’étais entraînée pour des terrains techniques absolument épiques, et je me retrouvais finalement à entamer un contre-la-montre de 350 km sur la surface la plus roulante du monde (je m'excuse auprès des roadies).

Mon cher Taïga, reine incontestée des terrains accidentés, ressemblait soudainement plus à un vélo de ville confortable qu'à mon vélo d’aventure idéal.

La course a commencé à 17 h, avec une montée directe vers un col en quittant Beni Mellal, nous accueillant avec des heures de pluie battante, de grésil et des températures sous zéro. Les coureurs et coureuses se réfugiaient dans chaque café ouvert, et des enfants du coin nous apportaient des seaux de braises chaudes à 2 h du matin pour nous réchauffer. Beaucoup d’entre nous ont qualifié cette nuit de la plus difficile de leur vie.

Quand je suis arrivée à Imilchil le lendemain matin, le manque de sommeil, un estomac capricieux et un câble de dérailleur en train de lâcher m’ont poussée au bord de l’abandon. Je me suis assise devant un café, mon vélo à l’envers, tel une sculpture brisée sur fond de montagnes magnifiques et ensoleillées, et j’ai failli tout arrêter. Mais l’ultra, c’est souvent une question de remise à zéro du corps, de l’esprit et du vélo. J’ai réparé le câble, avalé de force une demi-omelette et décidé de continuer.

Puis le vent est arrivé : 20 km de marche avec le vélo pendant 7 heures, face à des rafales si fortes que je devais me pencher sur mon vélo pour rester debout, me demandant si j'allais être repoussée jusqu’à Beni Mellal. J’étais à bout de forces, avec un déficit calorique énorme, mais j’ai atteint le sommet du col et réalisé que j’avais juste assez d’avance pour passer le Checkpoint 1 dans les temps.

Enfin, nous avons retrouvé les sections de route isolées, et tout a changé. Le terrain s’est mis à ressembler à ce que je connais, avec des montées courtes et raides et des pistes caillouteuses qui me rappelaient l’Ontario. C’est là que le Taïga a enfin pu s’exprimer. Alors que j’avais souffert sur l’asphalte, le vélo était un rêve sur les pistes rocailleuses. Je me suis surprise à faire quelque chose qui ne m’arrive jamais : distancer d’autres coureurs dans les descentes et les sections techniques. La stabilité de la Taïga m’a redonné confiance, malgré mon état physique.

J’ai vécu certaines des plus belles sensations de vélo de ma vie : des descentes en terre à toute vitesse dans la lumière du coucher de soleil, les rochers prenant des teintes d’ambre et de rose.

Prendre des risques avec du yaourt

Quand je suis arrivée à Taznakht, cela faisait des jours que je roulais à vide, incapable de terminer un repas complet. Dans un moment de désespoir, ou peut-être de génie, j’ai englouti environ 2000 calories de yogourt. J’ai pris une photo et l’ai envoyée à un ami, qui a probablement pensé que j’avais complètement perdu la tête.
Je savais que ce choix pouvait se retourner contre moi, mais ça a fonctionné. Mes amis fermentés m’ont portée jusqu’au Checkpoint 2 avec plusieurs heures d’avance. Je me sentais enfin moi-même à nouveau, roulant dans les montagnes sous un ciel étoilé, en gardant le snail à distance derrière moi.

Une décision lucide

La fin de ma course ne s’est pas faite sur une ligne d’arrivée, mais avec une nouvelle blessure sur la vieille piste coloniale. Sous un soleil de 30 °C, mon bon genou, celui qui n’était pas blessé, a lâché. Après près de 900 km, j’étais en paix avec le fait de terminer mon aventure à Issafn, sans aucun sentiment d’échec. J’avais distancé le snail, survécu à la pluie glaciale et aux vents violents, et prouvé que, même blessée, j’étais encore capable de choses incroyables.

Ce que je retiens, ce n’est pas la douleur, mais les gens. Les autres coureurs et coureuses qui m’ont dit que l’abandon serait une erreur quand j’étais au plus bas, les habitant·es qui ont ouvert leurs portes à des cyclistes sales et épuisé·es, et les femmes à mes côtés qui prouvent que nous avons notre place dans ces espaces sauvages.

Je n’ai pas terminé le parcours, mais j’ai trouvé exactement ce que je cherchais.