Sur roues et sur pattes : une saison sur le Sentier Transcanadien

Durant l’été 2024, Bailey Whitnack est partie pour une grande aventure avec son chien Stoney et son vélo sur le Sentier Transcanadien. Elle revient sur une saison marquée par les imprévus et les apprentissages, parfois acquis à la dure.

Mots et photos : Bailey Whitnack

Le Sentier Transcanadien s’étend sur plus de 30 000 kilomètres, d’un océan à l’autre. Il relie des villes, des forêts, des rivières, des montagnes et des lacs. Ce n’est pas un seul type de sentier. C’est à la fois des anciennes voies ferrées, des chemins forestiers, des single tracks, des voies navigables, de l’asphalte et de la nature sauvage, parfois tout cela dans une même semaine. Plus que tout, c’est un lien. Entre les paysages, les communautés et les façons de se déplacer. À partir de l’été 2024, mon chien Stoney et moi sommes partis à sa découverte, dans son entièreté. Nous avons rapidement compris que nous avancerions lentement. Très lentement. Mais jusqu’ici, nous avons eu assez de détermination pour continuer notre périple à travers le Canada, que ce soit un pas, un coup de pédale ou un coup de pagaie à la fois.

Je n’attaquais pas ce projet en tant que novice. Des années auparavant, j’avais parcouru le Te Araroa en Nouvelle-Zélande, apprenant les grandes leçons de la longue distance : la patience, la résilience et l’importance de laisser la forme physique se bâtir progressivement. Malgré cela, le Sentier Transcanadien m’a remise à ma place. Un terrain différent. Une logistique plus complexe. Un chien à mes côtés. Nous nous engagions sur un sentier qui refuse de se limiter à un seul mode de déplacement.

De la marche au vélo

J’ai entamé ma première saison à pied, en parcourant l’East Coast Trail à Terre-Neuve. C’était accidenté, humide, escarpé et spectaculaire, le genre de terrain où la marche s’impose naturellement. Stoney s’est adaptée au port de son sac, tandis que je réapprenais des leçons que je pensais déjà acquises: comment aborder les longues journées, comment écouter mon corps, et le fait que la patience n’est pas une donnée constante.

À l’approche de la fin de l’ECT, le terrain s’est aplani pour laisser place aux longues lignes de gravier du T’Railway de Terre-Neuve. Je l’ai senti immédiatement: j’étais prête à avancer autrement. Prête pour l’élan. J’ai donc acheté spontanément un vélo d’occasion à 100 dollars et j’ai commencé à rouler. Ma toute première expérience en voyage à vélo !

Ce vélo est devenu mon enseignant. Sept crevaisons. Un maillon de chaîne cassé. Un système de vitesses défaillant. Il était imparfait, peu fiable, et exactement ce dont j’avais besoin à ce moment-là. Il m’a appris à m’adapter, à réparer, à rire et à continuer. Cet équipement bricolé m’a portée tout au long de cette première saison et a semé la graine de ce que je voulais pour la suite.

Savoir… mais agir trop tard

J’ai entamé ma deuxième saison avec plus de confiance, mais toujours à pied. J’ai rejoint le sentier au Cap-Breton, où les montagnes de Whycocomagh offraient une marche engagée et sauvage. Mais une fois les montagnes derrière moi, le sentier s’est élargi et adouci. Des voies ferrées, de longues portions sur route, des pentes douces qui s’étiraient sur des jours.

Je pouvais les marcher, mais je n’y trouvais pas de plaisir. Chaque journée me semblait plus lente qu’elle ne devait l’être. Non pas parce que j’étais fatiguée, mais parce que je m’ennuyais. Je le savais. Je savais que je préférais parcourir ce type de terrain à vélo. Et pourtant, je continuais à marcher en rêvant de rouler.

Une prise de conscience s’est imposée. Ce voyage n’était pas une question de méthode et de mode de transport. Il s’agissait avant tout de trouver une façon de se déplacer qui me gardait engagée sur le long terme. Marcher dans les sections techniques et rouler sur les longues portions plates, ce n’est pas tricher, c’est s’écouter.

Lorsque j’ai atteint la Nouvelle-Écosse continentale, la décision était claire. Il me fallait un vélo. Pas plus tard. Maintenant.

Trouver la motivation, parmi le chaos

Obtenir le Boréal n’a pas tout simplifié. Au contraire, cela m’a prouve à quel point j’étais encore désorganisée.

Le plan était de tirer Stoney dans une remorque, mais il me manquait une pièce essentielle pour l’attacher au vélo. En attendant sa livraison, Stoney devait courir à mes côtés. Cela signifiait des journées courtes et lentes alors que nous roulions de Truro vers Halifax. C’était faisable, mais c’était la conséquence de ne pas avoir testé mon équipement avant de partir et d’avoir supposé que tout fonctionnerait.

J’ai dû attendre plusieurs jours à Halifax pour recevoir la pièce manquante. Heureusement, j’ai été accueillie par Jay, un hôte Couchsurfing d’une grande gentillesse, qui nous a permis à Stoney et moi de nous reposer chez lui. Lorsque la pièce est finalement arrivée, cela a marqué un moment important, presque silencieux. J’ai installé Stoney dans la remorque, je l’ai attachée, et enfin, nous sommes reparties.
Nous avons quitté la ville en longeant la côte sud de la Nouvelle-Écosse. Nous avons roulé une journée.

Cet après-midi-là, tous les sentiers de la province ont été fermés en raison d’un risque extrême d’incendies. En quelques heures, notre élan s’est dissipé. Le risque d’une amende de 25 000 dollars a suffi à nous arrêter.

Avec l’aide de personnes généreuses, j’ai réorienté mon itinéraire vers Fredericton, au Nouveau-Brunswick. Mais les sentiers y ont rapidement fermé eux aussi. Les routes et les voies navigables, en revanche, restaient ouvertes. Alors nous nous sommes adaptées. Grâce à des amis, j’ai descendu la rivière Saint-Jean en canot pendant cinq jours, me baignant pour me rafraîchir dans la chaleur et laissant le courant et le vent dicter le rythme.

En terminant cette section, j’ai réalisé qu’une grande partie du Sentier Transcanadien au Nouveau-Brunswick suit de toute façon les routes, ce qui nous offrait une solution pour continuer.

Quand ça fonctionne… et quand ça ne fonctionne pas

Tirer la remorque a demandé un temps d’adaptation. Stoney n’aimait pas particulièrement ça, mais nous avons trouvé un équilibre. Elle courait quand elle le pouvait, montait quand elle en avait besoin, et m’aidait à garder un rythme raisonnable.

Le passage au Québec a été comme une respiration. Le Petit Témis offrait des pistes au bord des lacs, des campings aménagés et une infrastructure cyclable cohérente. Mon corps abordait les montées différemment, avec plus de force et de stabilité. Je me réveillais de nouveau motivée.

Puis le sentier m’a demandé de ralentir encore. La Traversée de Charlevoix ne pouvait se faire qu’à pied, et ma mère m’y a rejointe, apportant un autre rythme, avant de m’aider à revenir sur mes pas pour compléter des sections manquées lors des fermetures.

J’ai compris que l’élan ne signifie pas nécessairement constance. Garder son élan, c’est surtout avoir la capacité de s’adapter en permanence. Parfois c’est être dans une lancée, parfois c’est savoir patienter, et parfois c’est rouler dans la mauvaise direction pour pouvoir continuer.

La journée la plus difficile

L’une des journées les plus éprouvantes est survenue sur une portion que je n’avais pas identifiée comme étant principalement une piste de motoneige, un détail absent de ma carte. Je m’y suis engagée en pensant pouvoir rouler, et j’ai trouvé des ornières profondes, de l’argile molle et un terrain constamment irrégulier.

J’ai poussé le vélo sur de longues sections, ou avancé à peine alors que j’étais sur la plus petite vitesse. La remorque est devenue un handicap. Les sacoches accrochaient dans les ornières, alors je les ai retirées en plein milieu du sentier pour pouvoir continuer. La progression était extrêmement lente.

C’était la fin de la saison. Les journées raccourcissaient. Des mois d’adaptation et de détours m’avaient rattrapée. J’ai pleuré. J’étais égratignée, du sang coulait sur ma jambe, épuisée d’une fatigue qui n’a rien à voir avec la capacité physique.

Je m’attendais à planter ma tente là où la nuit me rattraperait. À la place, à la toute fin du sentier, je suis tombée sur un petit abri chauffé, totalement absent de ma carte. Le soulagement a été immense.

Ce qui m’est resté, ce n’est pas seulement la difficulté de cette journée, mais la fiabilité de mon équipement. Mis à rude épreuve, chargé, traîné, poussé et roulé dans des conditions extrêmes, rien n’a lâché. Aucun problème mécanique. Juste quelque chose de solide au cœur du chaos.

Ce que cette saison m’a appris

Cette saison ne m’a rien appris de radicalement nouveau. Elle m’a plutôt rappelé des leçons que je connaissais déjà et que je devais réapprendre.

La patience ne s’accélère pas. La forme physique prend du temps. La préparation est importante, mais la capacité d’adaptation l’est encore plus. Le vélo n’a pas rendu les choses faciles, mais il a rendu ce voyage possible, de la manière dont je le cherchais depuis mes premiers jours à pied.

Le Sentier Transcanadien ne récompense pas la vitesse. Il récompense l’attention. La présence. La volonté de changer ses plans et de continuer malgré tout.

Et cette saison, désordonnée, lente, joyeuse et exigeante, était exactement cela.