Pédaler pour trouver sa place : découvrir mon pays d’adoption

Durant l’été 2025, Jeremy Rubier part avec son Anticosti à la découverte d’un Québec qu’il habite depuis 20 ans sans vraiment le connaître. Au fil des kilomètres, ce ne sont pas les défis physiques, mais les rencontres qui marqueront profondément son voyage. 

Mots & photos : Jeremy Rubier

On roule pour se frotter à la vie. Pour enlever les couches de confort jusqu’à sentir la peau nue, le vrai. On roule pour voir si nos jambes peuvent suivre ce que notre cœur réclame. Et parce qu’il n’y a qu’à vélo que le monde avance au bon rythme, pas les voitures, pas les trains. Juste nous, à forcer, à rire, à transpirer dans le vent.

Je suis parti de Montréal le 14 juin. Le dos encore fragile, fauché, un peu perdu. J’avais vendu mon vieux vélo, et un Anticosti tout neuf entre les jambes. Une caméra autour du cou, et la tête pleine de doutes. Qu’est-ce que je foutais là ? Rouler quatre mille kilomètres à travers un pays que j’appelais “chez moi” depuis vingt ans, sans jamais l’avoir vraiment traversé.

Montréal avait été mon cocon d’immigrant. La diversité m’avait protégé, comme un manteau chaud. Mais le reste du Québec… c’était flou. Inconnu. Ignorer ça, c’était ignorer la colonne vertébrale du pays. Alors j’ai pédalé dedans, avec des jambes tremblantes et une promesse : filmer le vrai visage du Québec, et voir si j’en fais partie.

Les premiers jours ont été violents. Mon dos criait, mes genoux brûlaient, la route me testait. Et puis, au troisième jour, je me suis retrouvé dans un hydravion, au-dessus des forêts de la Mauricie, avec un ancien pilote de chasse français. Tout d’un coup, la vie n’avait plus aucun sens. Chaque porte à laquelle je frappais s’ouvrait. Des inconnus me nourrissaient, me donnaient à boire, me confiaient leurs histoires. Peut-être que le vélo était une clé. Peut-être que la douleur dans mes genoux était le prix à payer pour mériter tout ça.

Et puis, Québec. Par hasard, j'y suis arrivé le jour de la Saint-Jean. Les rues en feu, les drapeaux bleus et blancs, les chants sous la pluie. Pour la première fois, j’étais face à de vrais indépendantistes. Des jeunes, passionnés, libres. Ils me parlaient d’histoire, de rêve, de pays. C’était cru, électrique, vivant. Et j’ai senti le Québec vibrer, autour de moi, dans mon corps tout entier.

Charlevoix m’a presque brisé. Des côtes interminables, les jambes en feu, et une nouvelle qui m’a fendu en deux : la nièce d’un ami venait de mourir d’un cancer. J’ai pleuré dans la montée, j’ai failli abandonner, même appelé un nouveau sponsor potentiel: une marque de vélos électriques. Mais j’ai continué. Et à Baie-Saint-Paul, épuisé, j’étais plus fort. Je n’avais rien prévu, rien cherché. Et quand on n’attend rien, chaque sourire devient un miracle.

Le Saguenay m’a coupé le souffle. C’est une beauté qui ne cherche pas à plaire, une beauté brute, fière, presque sauvage. Les falaises plongent dans le fjord comme des cicatrices anciennes, et la lumière s’y dépose comme un secret. Ici, tout est grand : le vent, le silence, la roche. Tu sens que la nature n’a jamais vraiment cédé sa place à l’homme. Le fjord t’aspire, te remet à ta juste place. C’est un endroit qui te calme et t’intimide à la fois. Visuellement, c’est unique. J’ai filmé des dizaines de pays, mais je n’ai jamais rien vu de pareil. Une lumière qui sculpte le paysage comme un rêve nordique, à la fois dur et apaisant.

La Côte-Nord m’a remis à ma place. J’ai vécu chez les Innus, dans une communauté, et ça m’a retourné. Là-bas, les portes ne sont jamais vérouillées. En plein repas, un voisin entre, s’assoit, sans prévenir. C’est normal. C’est leur façon d’être : comme si tout le monde était famille. Comme si partager, c’était respirer. C'est ainsi que j’ai compris que le sens du voyage n’était pas de prouver que j’étais fort, mais d’apprendre à appartenir, en étant moi-même accueilli.

Et puis, le traversier pour la Gaspésie. J’y suis passé comme si le fleuve lui-même m’avait laissé entrer. On m’avait prévenu : “Tu vas en baver.” Mais Charlevoix m’avait déjà forgé. Les côtes brûlaient, oui, mais je les aimais maintenant. Et la récompense était à la hauteur : un monde brut, immense, beau à en pleurer. Des falaises dans la mer, des villages vivants. La Gaspésie en été ne vit pas : elle célèbre.

Quelqu’un m’a dit qu’il y avait cinq Gaspésies. Cinq visages, cinq mondes. Les traverser, c’est comme traverser la France du nord au sud. Je les ai toutes senties : la côte, les collines, les forêts, les villages. Chacune avec sa propre chanson.

Dans la Baie-des-Chaleurs, j’ai changé de pays. Terre acadienne. Une autre culture, une autre douceur, une mémoire pleine de blessures et de fierté. Une tristesse belle, comme une cicatrice qu’on ne veut plus cacher.

J’ai compris que le Québec n’est pas une histoire, c'en est mille. Des voix cousues ensemble par les routes et les rivières.

Matapédia : la boue, la brume, le corps qui s’enfonce. Mais j’avance. Cent kilomètres par jour ne faisaient plus peur. La sueur me rendait beaux, dans ma laideur. C’était ma façon de prier.

Et puis le Bas-Saint-Laurent. Comme une chanson qui monte. J’ai suivi le fleuve si longtemps qu’il est devenu mon sang. Kamouraska, le ciel en feu, le fleuve comme un miroir brûlant. Le Saint-Laurent, c’est le cœur du Québec. Et pendant un moment, j’ai eu l’impression d’y vivre.
Les Cantons-de-l’Est, c’était le retour au calme. Des fermes, des forêts, des amis. Et enfin, des vraies pistes cyclables, tracées dans le bois. Après des semaines à rouler entre les camions, la forêt m’a offert le silence. Un couloir de paix, juste le bruit des pneus, des oiseaux, et le souffle.

Mon seul vrai accident, c’était à Sherbrooke. Mon pneu a explosé d’un coup. Je ne savais même pas comment le changer. Mais avant que le stress monte, les gars d’un magasin de vélo m’ont aidé, ont ri, m’ont remis sur pied. C’est ça, le Québec : des gens qui t’aident avant même que tu saches quoi demander.

J’ai compris que voyager lentement, c’est la seule façon de vraiment arriver. J’ai roulé trois mille kilomètres sans savoir réparer une crevaison, mais j’ai été en mesure de continuer. Ce voyage, ce n’était pas une aventure. C’était un acte d’appartenance.

J’ai filmé tout ce que j’ai pu : la route, les voix, le vent, la fumée des feux. Mes jambes m’ont porté, mais les gens m’ont amené plus loin.

Deux mois plus tard, je suis rentré à Montréal. Pas le même. La route m’avait changé. Les paysages s’étaient gravés dans mon corps. Je suis revenu plus fort, plus léger, en paix avec l’idée d’appeler ce lieu “chez moi”.

Aujourd’hui, le montage du film documentaire sur lequel je travaille est presque plus difficile que la route. Des mois à assembler, à trouver la musique juste, à raconter tout ça. Je cherche du soutien pour le terminer, parce qu’une histoire n’existe que quand elle est partagée.

Épilogue : Je pense aux Innus, aux Acadiens, au fjord, à Kamouraska. À la boue de Matapédia, aux côtes, à la sueur, aux routes. Le Québec m’a donné son rythme. J’ai pédalé en cadence, du mieux que j’ai pu.
Et peut-être que l’an prochain, un autre pays, un autre fleuve, un autre détour. Qui sait, le Japon peut-être. Parce qu’au fond, appartenir, ce n’est pas arriver quelque part, c’est continuer de rouler.