Entre rivières et montagnes : la traversée du nord-ouest canadien à vélo et en canot

Durant l’été 2024, notre ambassadeur Samuel Lalande-Markon, accompagné de ses coéquipiers, s’est lancé dans une aventure ambitieuse à travers le nord-ouest canadien, à vélo et en canot. Leur objectif était de relier Whitehorse à l’océan Arctique en empruntant le réseau Canol en en descendant le fleuve Mackenzie. Mais comme dans toute véritable aventure, rien ne s’est déroulé comme prévu.

Texte : Samuel Lalande-Markon
Photos : Marie-France L’Ecuyer

Tout a commencé il y a quelques années. Félix-Antoine et moi rêvions de parcourir un sentier qui traverse les monts Mackenzie, dans le nord-ouest canadien : la Canol Heritage Trail. Construit durant la Seconde Guerre mondiale afin d’acheminer le pétrole de Norman Wells vers Whitehorse, le pipeline Canol (contraction de Canadian Oil) a été rapidement abandonné après sa construction. Aujourd’hui, trois segments de routes distincts subsistent : la South et la North Canol Road, des routes saisonnières en gravier relativement bien entretenues, et la Canol Heritage Trail à proprement parler, un sentier de 360 km laissé à l’abandon, qui nécessite l’usage d’embarcations pour traverser des cours d’eau.
Notre plan initial était de compléter l’ensemble des routes du réseau Canol depuis Whitehorse, puis de poursuivre en packraft jusqu’à la route Dempster, à Tsiigehtchic, environ 500 km en aval de Norman Wells, sur le fleuve Mackenzie. Puis, le projet s’est transformé en traversée complète de Whitehorse jusqu’à Tuktoyaktuk. Ma conjointe Marie-France s’est jointe à nous et mon frère a proposé de nous accompagner pour la descente du Mackenzie. Nous avons troqué les packrafts pour des canots deux places. Félix-Antoine a décidé de se rendre à Whitehorse au préalable à vélo, un trajet de près de 8000 km. Ce qui devait être une aventure fast and light de quelques semaines s’est transformé en une complexe expédition multisport de plusieurs mois.

Félix-Antoine est parti de Sudbury à bord de son Anticosti au début du mois de mai. Les vélos de montagne (Torngat Ti et Taïga EXP) l’ont rejoint par transport terrestre à Whitehorse. Pendant ce temps, nous avons envoyé notre équipement de canot et notre ravitaillement à Yellowknife, où un précieux partenaire, Jackpine Paddle, l’a mis sur l’avion pour Norman Wells, avec des canots démontables Ally Packs. Synchroniser toutes les étapes de la logistique était déjà un petit tour de force.
Marie-France et moi sommes allés rejoindre Félix-Antoine à Whitehorse en avion vers la mi-juillet. Nous sommes partis quelques jours vers le sud-est afin de rejoindre Johnsons Crossing, où la route enjambe la rivière Teslin, où débute la South Canol, qui devait nous mener à Norman Wells au terme d’un segment de près de 1000 km. Nos vélos étaient lourdement chargés avec 14 jours de nourriture et de carburant, les bateaux pneumatiques, pagaies et vestes de flottaison nécessaires aux traversées sur l’eau, en plus de tout l’équipement de camping. Malgré nos efforts pour conserver un poids minimal, notre équipement faisait osciller la balance au-dessus de 120 livres.

Dès les premiers jours, il est apparu que notre planification était trop ambitieuse pour notre groupe. Les journées se sont vite allongées et la fatigue s’est installée. Mais tous ces efforts venaient avec de nombreuses récompenses : les reliefs saisissants des monts Pelly, la végétation nordique, entre forêt boréale et toundra alpine, les eaux calmes de Quiet Lake ou celles tumultueuses de la rivière Lapie. Nous sommes arrivés avec une demi-journée de retard à Ross River, une petite communauté kaska (les Kaska Dena, ou Dene K’éh, sont un peuple des Premières Nations parlant la langue dénée), à la confluence des rivières Ross et Pelly. Irène et Jean-Claude, un couple de résidents que Félix-Antoine avait rencontrés lors d’un voyage précédent, nous ont accueillis pour la nuit.
La rivière Pelly se traverse en empruntant un pont suspendu piétonnier, sinon sur une barge qui peut transporter des véhicules légers. De l’autre côté débute la North Canol, en moins bon état que la South Canol, mais relativement bien entretenue sur les premiers kilomètres. Le dénivelé ne laissait aucun répit et nous avons roulé jusqu’à tard en soirée pour atteindre Dragon Lake. Les prochains jours s’annonçaient difficiles. J’ai pris une partie du chargement de Marie-France pour alléger le poids de son vélo et nous sommes repartis pour une nouvelle journée.

Comme nous roulions à des rythmes différents, nous avions pris l’habitude de nous attendre régulièrement lorsque nous nous perdions de vue. Ce matin-là, nous avons vu deux grizzlys sur la route, bordée par les « herbes de feu » (fireweed), les épilobes en fleur. Je suis arrivé à Sheldon Lake après une belle descente et j’ai attendu Félix-Antoine, puis Marie-France. Mais elle n’est jamais arrivée. Je suis retourné sur mes pas et je l’ai retrouvée blessée, confuse, son vélo renversé dans les aulnes. Une bosse en apparence anodine a fait rebondir son fatbike, allégé depuis la veille. Avec la fatigue accumulée, elle n’a pas réussi à éviter la chute.

Nous avons réussi à rentrer à Ross River au terme d’interminables heures dans un pickup de la GRC venu nous retrouver. Au dispensaire, l’infirmière a recommandé une radiographie. Nous sommes finalement revenus à Whitehorse avec Irène et Jean-Claude, près de 30 heures après l’accident, où Marie-France a pris la décision de revenir à Montréal. J’ai raconté en détail ces événements dans un article publié dans Géo Plein Air, dont le lien est disponible plus bas.

La logistique de l’expédition, déjà complexe, était à revoir. Un de mes amis, Rémi Cloutier, a accepté de se joindre à nous pour la partie canot. Félix-Antoine est parti en direction de Tuktoyaktuk via la route Dempster. Comme il avait déjà effectué ce trajet, il s’est donné comme défi de le réaliser entièrement en autonomie, ce qui requérait qu’il n’utilise aucun service disponible le long de la route : ni pour la nourriture, ni pour le camping, ni même pour l’eau. J’ai pris la route à mon tour. Je n’avais jamais roulé au Yukon. Je me suis permis un détour à Dawson City, que je connaissais un peu à travers mes lectures de Jack London et, plus récemment, d’Emmanuelle Pierrot (La version qui n’intéresse personne).

Je raconterai peut-être un jour ma traversée de la Dempster, une route aux paysages spectaculaires, au dénivelé copieux, qui se transforme en un champ de gadoue de chlorure de calcium (peanut butter mud) par temps de pluie. Après Tuktoyaktuk, je suis retourné à Inuvik où Félix-Antoine m’attendait, puis nous avons pris l’avion jusqu’à Norman Wells, pour prendre la route de l’eau et revenir sur place en canot en compagnie de mon frère, Étienne, et de mon ami Rémi. Je laisse plus bas le lien d’un article que j’ai écrit sur ce segment de l’expédition.

Les règles de l’aventure exigent de composer avec une large part d’incertitude. Parfois, on en sort indemnes et grandis. D’autres fois, amoindris, mais non moins grandis. Nous avons tiré les enseignements qu’il fallait de cette aventure et nous repensons désormais, non sans une certaine nostalgie, aux magnifiques paysages du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, en espérant y retourner un jour.

Pour en apprendre davantage sur cette aventure :

« La ligne brisée de l’aventure » : https://www.geopleinair.com/reportage/la-ligne-brisee-de-laventure/

« Sur les eaux du Dehcho » : https://www.geopleinair.com/reportage/sur-les-eaux-du-dehcho/