Course d'endurance en fatbike

Wendigo Fatbike Ultra

Texte et photos par Loïc Olivier

Les courses d’endurance m’ont toujours fascinées, particulièrement celles qui ont lieu l’hiver. Parce que dans le cadre d’une course de longue distance, la météo fait toujours des siennes. Pendant une ultra hivernale, tu vas en baver à coup sûr.

Chaque hiver, je lis et relis les récits des participants à l’Iditarod Trail Invitational en Alaska, et à l’Arrowhead au Minnesota. Les conditions sont souvent difficiles. La nuit, le mercure descend parfois à -40C. Les athlètes roulent pendant des dizaines d’heures, à se battre contre leur conscience, à se faire varloper par le vent du nord-ouest et les intempéries. Les abandons à mi-parcours sont monnaie courante.

On est choyé dans la région : Cameron Dube organise à chaque année la Wendigo Fatbike Ultra, une course d’endurance hivernale qui sillonne l’est Ontarien et l’ouest du Québec sur des distances de 50km, 100km et 150km.

En janvier 2018, j’ai décidé de me lancer. Je me suis inscrit à ma première course d’endurance à vie: le 50km du Wendigo Fatbike Ultra.

Quelques semaines avant la course, j’augmente mon nombre de sorties : méga rides dans le parc de la Gatineau, snirt rides sur les chemins de terre du Pontiac, marathons urbains à sillonner les pistes cyclables enneigées des deux côtés de la rivière des Outaouais. En plus du vélo-boulet, j’arrive à rouler dehors une bonne dizaine d’heures par semaine.

Question d’équipement : tous les participants à la @wendigoultra doivent avoir l’équipement de base obligatoire. Les bénévoles de la course vérifient préalablement l’équipement de chaque participant. Un oubli, un mauvais fonctionnement d’une lumière, et c’est la disqualification.

Pour le 50km, il me faut :

1- 8 pouces carrés de matériaux réfléchissants sur le devant et l’arrière du vélo ou du cycliste.
Je colle des bandes réfléchissantes rouges 3M sur la fourche et les haubans du Chic-Chocs.

2- Lumières clignotantes (3 ampoules minimum) à l’avant et à l’arrière qui fonctionnent en tout temps, jour et nuit. Lumières blanches ou rouge à l’avant, lumières rouges à l’arrière.
Je me procure deux lumières clignotantes rouges très simples.

3- Deux litres d’eau dans des bouteilles isolées.
J’ai toujours très soif quand je roule, alors je décide d’en apporter 3L dans des bouteilles isolées BigChill. J’en garde deux dans des portes bouteilles installés sur la fourche de mon Chic-Chocs, et l’autre dans un sac à bouteille installé sur mon guidon.

4- Matelas de sol isolé d’une grandeur minimal de 12X12″.
J’apporte un coussin Z Seat de Thermarest.

5- Sac bivouac ou couverture d’urgence qui protège du vent.
J’achète une couverture d’urgence isolée et réfléchissante.

En plus de l’équipement obligatoire, j’apporte des vêtements de rechange (deux chandails de rechange en laine merino, un manteau en duvet, deux caches-cou, une paire de gants, une tuque et une cagoule), de la bouffe pour environ 8 heures d’activité physique à haute intensité (gels, barres Cliff, GORP maison) des outils, une chambre à air, une pompe, mon téléphone, mes cartes d’identité, de l’argent et un appareil photo 35mm.

Mon objectif : finir la course de 50km en moins de 4h.

2e semaine de février. Il neige à plein ciel partout dans la région. J’espère que la surface du parcours aura le temps de durcir d’ici la fin de semaine…

Samedi, c’est jour de course.

Réveil à 4h du matin. Je déjeune, bois deux cafés et termine les derniers préparatifs. Fred vient me chercher vers 5h. On prend la route en direction de Beachburg pour être là-bas avant 7h du mat.

En arrivant à la Whitewater Brewery, les bénévoles nous attendent dehors afin de vérifier notre équipement. Une heure plus tard, Cameron nous donne les consignes de course.

La plupart des participants font le 50km et le 100km. Un groupe sélect participera au 150km, ce qui devrait prendre plus d’une douzaine d’heures à compléter.

J’ai des fourmis dans les jambes. Il fait -9C, le ciel est nuageux et il y a un très faible vent. Les conditions sont excellentes.

Les participants se dirigent vers la la ligne de départ. Ça glisse à gauche et à droite, preuve que la plupart roulent avec des pressions trop élevées. À peu près tout le monde baisse la pression de leurs pneus avant le grand départ.

Les participants se regroupent. Silence des participants. On n’entend que le vent.

À 8h25, c’est le grand départ. Deux groupes se forment très rapidement, le premier compte surtout des roadies en kit, du monde de course. Le groupe sprinte à toute allure avant d’entrer en file sur le lac Muskrat, où les dépassements sont plus difficiles. On ne les reverra pas de sitôt.

L’autre groupe est plus hétéroclyte. Le groupe prend un certain rythme de croisière. Je dépasse quelques participants de peine et de misère. Le premier groupe a laissé des belles ornières sur le sentier damé par la motoneige de Cam. Ça roule avec des pressions trop élevées. Faut rester au centre du sentier parce que sur les côtés, c’est foutu.

6km plus loin, à l’autre bout du lac, on arrive chez les Olsen, qui nous encouragent et nous préviennent qu’on va en suer un coup sur le prochain kilomètre.

Quel euphémisme.

Le chemin qui se rend du chalet des Olson jusqu’au chemin de concession est à pic et pas déneigé. Steve Olsen était d’ailleurs resté pris avec son camion 24h plus tôt et son fils avait dû le sortir. En se fiant aux traces de pneus, on se rend compte que certains arrivent à rouler dans les traces de camion. Mais y a des anges de neige un peu partout.

Je sue à grosse goutte et me plante une dizaine de fois. Je me fais dépasser par un gars avec un kit des Gearheads, une boutique de vélo de Petawawa, au nord d’ici. C’est plus tard que je me rend compte que le gars qui m’a dépassé est Carey Dedo, qui participe au 150km. Son approche est différente de celle des autres riders du premier groupe qui sont partis à fond la caisse. Lui, c’est clairement un diesel. Il roule à une vitesse constante. C’est lui qui gagnera le 150km 16h plus tard.

Je sors finalement de l’entrée de cour de l’enfer et là, ça roule. Je suis rapidement au top de ma cassette. Le vent se lève un peu. Y a pas un chat sur le chemin de concession qui valonne doucement. On roule tranquille mais faut faire gaffe aux intersections, on traverse des routes provinciales.

On bifurque sur le sentier de motoneige, une ancienne voie ferrée. C’est plat comme une crêpe. C’est large comme une rue, mais c’est mou au centre. Pour ménager mes efforts, je roule en bordure du sentier sur les traces des riders qui sont passés avant moi. Quand je pédale fort, j’ai tendance à regarder très près de moi. Complètement insouciant, je me dirige droit sur une branche d’arbre qui me frappe à quelques centimètres de l’oeil droit. Plus de peur que de mal, heureusement. Ça réveille.

Je vois un rider au loin qui revient sur le sentier de motoneige dans ma direction. C’est Jack, colosse de 6’ 5”, peut-être plus. J’ai rarement vu un look de carnassier comme ça. Il a le menton collé sur sa potence. He means business. Il a facilement 5 ou 6km d’avance sur moi et je ne suis même pas à la mi-parcours. C’est lui qui gagnera le 50km.

Je vois ensuite Rodrigo. Sa barbe est givrée, il a l’air en forme. Gros sourire. Ça va bien pour lui. Puis c’est Andrew, qui vient d’avoir un bébé, et c’est pas son premier. Il mouline et a l’air d’un canard dans l’eau. Smooth comme ça n’a pas d’allure. Ce gars-là, il a pas besoin de sommeil pour réussir ses courses!! Je croise mon pote Fred quelques minutes plus tard. On s’échange des nouvelles : “Besoin de calories”? “T’as assez à boire”? Tout baigne. On continue chacun de notre bord.

À la fin du sentier de motoneige, j’arrive aux limites du village de Beachburg. Je rattrape David, un habitué des courses d’endurance. On se salue et on roule en file jusqu’à l’aréna du village quelques kilomètres plus loin.

Check-in rapide. David change les batteries de sa GoPro. Je file, sans me changer.

Je suis en trance. Ça va bien, je roule steady. Pas vite, mais au-dessus de 14km/h sur un sentier enneigé. À ce rhythme là, je finirai le parcours bien en dessous de mon objectif.

Je ne croise pas un chat sur les sentiers mis à part des motoneigistes. Au loin, je vois deux personnes sur le bord du chemin. C’est un gamin et sa mère qui crient et qui m’encourage au milieu de nul part! C’est tellement cool!

Ça fait deux heures et demie que je roule. J’ai soif et m’apprête à prendre une gorgée mais me rend compte que ma bouteille est presque vide. J’attrape une des bouteilles qui se trouvent sur la fourche du Chic-Chocs, mais elle est gelée. Je la brasse. Rien à faire. J’arrête en plein milieu de la rue, dévisse le couvercle et déverse l’eau glacée dans ma bouteille vide. Comme mon gant est enlevé, j’en profite aussi pour sortir un peu de bouffe de mon sac de guidon. La barre protéinée est dure comme une roche… C’est un casse-dent terrible et c’est dur à avaler. Je sors un gel, le sirop est très épais et la consistance ne me plait pas… Faut que j’avale quelque chose sans quoi, je vais frapper le mur. Je me gave en grimaçant.

Ma bouteille commence à geler. Le débit est de plus en plus faible. Je la brasse avant de prendre une gorgée. Je recommence. J’essaie de boire aux 5 minutes mais ça ne prend pas longtemps avant que la bouteille soit complètement gelée. Le seul moyen de boire est de dévisser le couvercle. Je tente de changer de bouteille mais ma 3e bouteille est un bloc de glace…

Retour en enfer chez les Olsen… Je pédale mais me plante plus souvent qu’autrement. Je commence à courir en poussant mon vélo. Depuis le départ, je roule avec une pression de pneu beaucoup trop élevée. Sur les chemins de terre et sur le sentier de motoneige, ça allait, mais chez les Olsen, j’en bave.

Ça ne s’améliore pas sur le lac. Je roule à peine 20 mètres avant de me planter. J’enfourche le Chic-Chocs et je repars. 30 mètres plus loin, je me plante à nouveau. Je me relève, je remets le pied sur la pédale et je repars.

Je tombe sans arrêt, des dizaines de fois. David me dépasse. Je ne vois pas clair, il faut que je dégonfle mes pneus mais j’ai peur d’aller trop lentement. Grave manque de jugement… Je continue ce cirque sur toute la longueur du lac Muskrat. 6km qui me prennent une heure.

En arrivant sur la rive, je débarque du vélo et le pousse jusqu’en haut de la côte. J’aperçois la Whitewater Brewery à 1km.

Maudit que j’ai soif.

En arrivant à la brasserie, je place le Chic-Chocs à côté des autres vélos. Cam me félicite. On prend une photo et il me remet l’aimant de frigo offert à ceux qui terminent l’épreuve. Je souris. Ça va servir, faut mettre la liste des p’tites gardiennes à quelque part à la vue.

J’entre dans la brasserie, Rodrigo, Andrew, David et Fred viennent me féliciter. On m’offre une bière. La première gorgée est jouissive.

J’ai terminé en 3h55, 5 minutes en dessous de mon objectif. J’aurais pu faire mieux, mais bon, on apprend de nos erreurs!

Assis sur un tabouret trop haut pour moi, j’enlève ma tuque et mes gants. Je me ferme les yeux quelques instants.

Je voulais en baver, ben j’en ai eu pour mon argent. Je me suis vraiment poussé physiquement et mentalement.

Gros merci à Cameron et son équipe de bénévoles qui ont organisé un super événement. Gros merci aussi à la Whitewater Brewery qui nous a servi bouffe et bière avant et après la course.

Ma première ultra s’est assez bien déroulée en général, mais le dernier quart du parcours a été particulièrement difficile. J’ai commis quelques erreurs :

1 – j’ai pris la préparation à la légère.
Pour bien faire dans une course d’endurance, faut tester son équipement et sa nourriture, et rajuster le tir au besoin.

2 – Mes bouteilles d’eau ont gelées.
La prochaine fois, je commencerai avec de l’eau chaude dans toutes mes bouteilles. Je m’assurerai aussi d’avoir des eneveloppes isolantes autour de chaque bouteille.

3 – La nourriture que j’ai apportée était trop dure et difficile à manger
Je dois faire des essais et trouver autre chose que des barres protéinées qui durcissent et des gels qui s’épaississent. Je dois aussi utiliser des pogies, ça me permettra de mettre des gants minces et n’aurai pas besoin d’enlever mes gants pour manger. Les pogies me permettront aussi de garder ma nourriture au chaud par grand froid.

4 – J’avais trop de bagages
Évidemment, je n’avais pas besoin d’apporter un appareil photo. La prochaine fois, mon téléphone fera l’affaire. Pour les vêtements, je devrai faire le tri sur place avant de commencer la course et laisser certains articles de côté en fonction de la météo.

5 – Batteries
Pour la 50km, mes lumières ont fonctionnées correctement car les batteries lithium étaient neuves. Si je participe au 100km ou au 150, je dois apporter des batteries lithium de rechange. Si les lumières cessent de fonctionner à un checkpoint, on pourrait me disqualifier.

6 – Pression des pneus
J’y vais toujours à l’à-peu-près, mais l’expérience m’a démontrée que je devrais faire des essais avec un manomètre pour trouver les pressions qui fonctionnent pour moi. Si je m’enfonce, c’est que la pression est trop élevée. Faut s’arrêter et la baisser. C’est pas de la magie.